Publié le 10.07.2012
« […] je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi... », Marcel Proust
Dans son œuvre "À la recherche du temps perdu. Du côté de chez Swann", Marcel Proust retranscrit avec un certain romantisme une expérience de réminiscence sensorielle qui le renvoie à ses souvenirs d'enfance. Une réminiscence sensorielle que nombre d'entre nous sommes susceptibles de vivre à travers nos sens et notre être tout entier.
Un mets asiatique aux mille saveurs ? Le parfum d'une fleur exotique ? La vue sur un paysage montagneux dans la brume matinale ? Une mélodie entendue dans la rue ? Le toucher rugueux d'un mur défraîchi par le temps ? Combinés ou pris séparément, les cinq sens sont susceptibles d'éveiller en soi, ou plutôt, de réveiller en soi des souvenirs enfouis au plus profond de son subconscient, tels des flash-back ou un sentiment de "Déjà-vu".
De nombreux adoptés évoquent de telles expériences. Les pluparts sont des flash-back liés à la 'cuisine' du pays d'origine, qu'elle soit coréenne, indienne, d'Amérique latine, etc. Ainsi, l'aliment révélateur pour la cuisine coréenne est bien souvent le Kim'chi. Le Kim'chi est le plat d'accompagnement quotidien qui consiste en un chou chinois fermenté très pimenté. Il est de tous les repas en Corée, matin, midi et soir, et cela dès la prime enfance.
A l'inverse, lorsque Jung, auteur belge d'origine coréenne de "Couleur de Peau : Miel", assaisonne à l'excès son riz de Tabasco™ au point de se rendre malade, il recherche inconsciemment 'la madeleine' de son enfance. Cette quête de 'piquant' gustatif se révélant comme vital sans en comprendre nécessairement le 'Pourquoi'.
Entre souvenir fidèle et amnésie, la mémoire aurait-elle ses raisons que la raison ne connaît pas ?
Lorsque ces 'flash-back sensoriels' ont lieu, certains adoptés relatent des souvenirs parfois précis de leur vie antérieure 'ante-adoption' (c.-à-d. avant leur arrivée pour l'adoption). Peu importe que cette vie 'ante-adoption' ait duré quelques semaines ou plusieurs années, il peut s'agir d'instants furtifs vécus au sein de la famille biologique, de la famille d'accueil, à l'orphelinat ou encore durant leur errance dans les rues en quête de nourriture.
Si l'on n’en était pas déjà convaincu, ces témoignages suffisent à démontrer que tout adopté qui arrive au sein de sa nouvelle famille adoptive est déjà chargé d’une histoire, aussi courte soit-elle, et dont le plus petit dénominateur commun est l’abandon, volontaire ou non.
À côté de ces 'rescapés de la mémoire', un grand nombre d'adoptés fait face à l'amnésie 'ante-adoption'. Une amnésie qui peut parfois s'étendre des mois, voire quelques années, après l'adoption. Il n'est pas rare de rencontrer des adoptés qui n'ont aucun souvenir jusqu'à l'âge de 6 ans malgré qu'ils aient été adoptés 2 ou 3 années plus tôt. La mémoire aurait-elle ses raisons que la raison ne connaît pas ? Mécanisme d’autoprotection post-traumatique à l'abandon ? Processus participant à la résilience et à la reconstruction de l'adopté ? L'origine de cette amnésie reste encore à comprendre.
Entre souvenir fidèle ou amnésie, quelle identité se construire pour l'adopté en quête de soi ? (à suivre)
T. Verraes © Juillet 2012
« Adopter un autre regard sur l'adoption. »
http://tanguy.verraes.org
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